Chère Roselyne…

Très chère Roselyne,

Quelle belle comédienne que voilà ! Il n’y a pas à dire, mais à première vue, tu es de ces comédiennes comme on dit, avec une gueule, de la gouaille, une vraie nature. Et puis, lorsque l’on suit ta carrière, on voit bien que tu sais t’ouvrir et faire preuve de beaucoup d’éclectisme. Aucun genre ne te fait peur, aucune tirade, aucune scène. Même « les grosses têtes ». Non, il n’y a pas à dire, tu es actrice populaire.

Moi, je me souviens le jour où tu as gagné ton Molière, devant les membres de ton propre parti, qui te conspuaient, alors qu’un jour de novembre 1998, à l’Assemblée Nationale. Tu étais là, fière, ému et tu lisais ce texte qui te disait en faveur du PACS et de l’adoption des enfants par les couples homosexuels. Quelles envolées, quelle ténacité. Tout y était. Une vraie Simone Veil de deuxième division, une Gainsbourg de karaoké qui chante la Marseillaise devant les paras. Je taquine, mais honnêtement, j’ai applaudi.

J’ai bien évidemment applaudi, comme tout le monde, avec plus de dix ans de retard lorsqu’on se rend compte que tu n’avais pas eu si tort lors de la pandémie du H1N1. Mais bon, il est vrai que ta carrière a été un peu en dents de scie ces dernières années. Entre la gaudriole et l’appel de la bonne soussoupe à la table de Jupiter, moi, je t’ai un peu perdue de vue. Et puis, ta nomination à la Culture, pourquoi pas, pour remplacer l’homme invisible, ça avait un peu de sens.

Et puis la crise, quoi.

Et puis, un petit sanglot dans la gorge, tu nous cites Pablo Neruda « le printemps en inexorable ». Citer un communiste en appartenant à ce gouvernement-là, c’est gonflé. Ou peut-être totalement con. J’hésite encore. Mais tu as des gens qui écrivent pour toi et sûrement te faudrait-il choisir un nouvel auteur. (NdA : je ne postule pas)

Tu as bien de l’humour Roselyne, mais pas quand tu dis ça, que la culture n’est pas à l’arrêt dans notre pays. Oui, des spectacles sont en train de se créer, bon an mal an, oui, les tournages continuent et des auteurs écrivent (pas tous, hein, parce que je peux t’assurer qu’on prend sévère quand même). Mais créer, et je parle tout particulièrement du spectacle vivant, c’est bien, mais l’idée finale, c’est la représentation. En somme, présenter le travail devant du PUBLIC.

Or, depuis des mois, depuis plus de 100 jours, rien n’est possible. Ce n’est pas faute d’avoir démontré maintes et maintes fois que toutes les salles de théâtre étaient des lieux où on avait plus de chances de choper mal au cul à cause de certains sièges mal foutus que de finir sur un lit de réanimation. Donc, il faut savoir, Roselyne, faut savoir qu’on est tous en train de crever la gueule ouverte et que lorsque ça va rouvrir et que les quelques qui arrivent encore à s’en sortir avec les aides, une fois que ça va être coupé, les prochaines places en réa, ce sera pour les acteurs de la culture. De plus, tous ces atermoiements, à ne pas savoir, à ne pas nous donner, ne serait-ce qu’une date, à toujours rester entre deux eaux, ça commence à devenir long. Ou alors dis-le haut et fort que la Culture, en fait, on n’en a rien à foutre, devenez livreurs chez Amazon, etc. Dis-le que tu perds les arbitrages, dis-le avec les tripes et démissionne pour dénoncer un gouvernement et un président en bras de chemise qui nous demande de chevaucher je ne sais quoi pour retrouver notre travail, notre dignité.

Comme le dit très bien Marina Foïs « Assumez le choix qui est le vôtre: nous fermons les lieux culturels au profit de certains autres endroits. Assumez que ça soit un choix. Si vous nous dites “on n’a pas le choix”, on est méprisé aussi à l’endroit de la discussion (…) C’est un choix du gouvernement qu’il faut assumer comme tel. Et avec lequel nous ne sommes pas d’accord« .

Alors qu’aujourd’hui 4 mars, les intermittents défilent dans les rues, pour réclamer une deuxième année blanche, parfaitement légitime, la question peut aussi se poser pour tous les artistes-auteur, qui eux, ne bénéficient pas de ce même régime. Et bien des réponses sont attendues là-dessus aussi. Et sans citer Aragon, s’il te plaît. Ni citer qui que soit. Juste des réponses. Parce qu’il faut bien se dire que toute la saison 20-21 va devenir la 21-22 et que les spectacles que nous créons ne verront pas le jour, au mieux, avant 22-23.

Rouvrir les salles, y compris de cinéma (qui vont jusqu’à servir pour donner des cours dans des facs du pays Basque, preuve qu’elles sont saines, hein), est le seul moyen aujourd’hui de ne pas tuer ce secteur d’activité. Parce qu’en plus, il va falloir redonner confiance aux spectateurs, et leur permettre, avec leur billet, d’avoir l’attestation qui leur permettra de rentrer chez eux sans craindre la maréchaussée.

Oui, tu as ton plus beau rôle à jouer, Roselyne, celui de nous défendre, de défendre la Culture, ce que je te rappelle, est ton titre. Nous, on a besoin de toi, et pas de tes sorties qui tapent à côté à chaque fois. Dénonce, s’il faut dénoncer, mais ouvre-la, pour dire ce qui est bon, ce qui est juste.

Et puis, si tu y tiens tant que ça à citer du Neruda, je te facilite la tâche, ne me remercie pas.

« Il meurt lentement. Celui qui ne voyage pas, celui qui ne lit pas, celui qui n’écoute pas de musique, celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux. »

Auteur : Lilian Lloyd

Auteur, metteur en scène, scénariste, comédien, compositeur pas encore mort (1973-2000 et des poussières)

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