Xavier Durringer – Comme un phare

Salut la Cie,

On m’a souvent demandé – on me demande d’ailleurs toujours – qui m’inspire, quels sont mes pairs, ce que j’ai lu, etc. D’abord, comme je l’ai souvent dit, je ne lis pas, ou très peu. Des romans, j’entends. Je n’arrive pas à lire, ma lecture est la chose la plus versatile qui soit. J’ai dû lire moins de beaucoup que mon âge, c’est dire. Je n’y peux rien, ma culture s’est faite dans pop culture américaine, dans les films, dans la musique et j’ai appris à lire avec les Comics. A la maison, il n’y avait pas un seul bouquin. Pas même un livre de cuisine. Non, à l’époque, c’était des fiches de cuisine, tu sais, qui s’entassaient dans une grosse boite en plastique bordeaux. Ou rouge. J’ai un problème pour donner un nom à une couleur. Mais ça, c’est un autre problème.

Autant dire qu’au collège ou au lycée, pour le moindre livre que j’avais à lire, il fallait que j’use mon derrière dans quelques bibliothèques afin de trouver le saint Graal : une encyclopédie qui résumait tous les classiques.

« Bien sûr que j’ai lu Bazin, évidemment que je sais qui c’est Julien Sorel… »

Je t’ai parlé de ma paresse. Elle s’exprimait là aussi. Et puis ce temps que je gagnais à ne pas lire ces romans, je le gagnais pour apprendre par cœur les paroles de Police, de Bowie ou de Depeche Mode. Bien sûr, en arrivant à la fac de Nanterre, dans des études théâtrales et de cinéma, à la moindre référence littéraire, je regardais mes Converse bleue et noire (une bleue, une noire, oui, oui, j’essayais de marquer ma différence parmi les 38000 autres étudiants – en vain, évidemment), en essayant de faire oublier mon regard à un prof qui voudrait se payer ma tête.

Alors, autant en cinéma, je trouvais mes clés, mais face aux théâtreux (Abirached et Cie), y’avait plus personne. Et il ne fallait pas me parler de théâtre, ce truc d’intello à la Nordey qui méprisait les mecs comme moi qui lui posait des questions de néophytes. Sa seule réponse qui résonne encore jusqu’ici : « si t’as pas les références, tu peux pas comprendre ». Ou alors aller voir « Les Charmilles » avec ce metteur en scène dont le nom m’échappe, mais qui exposait des corps nus pendus par les pieds, pendant qu’un clown déversait du sang sur scène et qu’un autre disposait de la paille au sol. Ou bien la MC93 à Bobigny où il fallait qu’un type, à la limite de l’apoplexie, débitait des textes de Hölderlin sur une structure métallique incompréhensible. A la sortie, l’élite de crier « j’ai rien compris, c’était superbe ».

Autant te dire que le théâtre, c’était pas gagné.

Et puis, lui. Lui, là, en dessous.

Xavier Durringer, donc.

Bizarrement, son bouquin « Chroniques des jours entiers et des nuits entières » est tombé sur mes cuisses, comme ça. Enfin, pas comme ça. Jean-Louis Besson, traducteur en autres de Beckett, qui venait de me mettre en scène au sein de la fac dans une pièce de Von Horvat (ça aussi, une révélation) me donne ça à lire, en me disant que ça pourrait me plaire. Ce que Durringer appelle lui-même une œuvre comme un jeu de Lego où l’on choisit de prendre les morceaux que l’on veut pour construire sa propre histoire, m’a réveillé un grand coup.

« Donc, on a le droit de faire parler des personnages comme ça ? Donc, on peut parler des gens d’aujourd’hui ? Donc, y’a pas besoin de faire des vers pour dire le mal, le bien, la mélancolie ? Donc, ça aussi, c’est du théâtre ? »

Il a ri le Besson. « On a tous les droits et oui, ça aussi, c’est du théâtre ».

Autant te dire qu’en 1998, je me suis précipité sur cette vieille machine à écrire, sur toutes mes feuilles, et que « Histoire d’âmes », « Une corde avec un nœud au bout » ou encore « J’improsive », c’était mes déclarations d’amour à Durringer. Qui en plus, faisait des films qui me parlaient (vois « J’irai au paradis car l’enfer est ici »).

Je ne l’ai croisé qu’une fois, à La Librairie Théâtrale, il y a deux ou trois ans. Je suis resté loin, comme un peu timide, effacé devant ce bonhomme qui m’avait (sans le savoir) ouvert la voie que j’ai empruntée depuis. Je l’aurais remercié un peu connement, comme d’autres depuis m’ont remercié avec sûrement plus d’intelligence que je ne l’aurais fait moi, en face de lui, à ce moment… Je suis resté à distance, avec ma pudeur mal placé. J’ai bien dit à Dominique A, dans un restaurant, tout le bien que sa chanson « Immortel » me faisait. Mais là. Que dalle. Oh, je pense bien que nos chemins se recroiseront. Je lui dirai, merci ou un truc dans le genre. Un truc simple. Je lui dirai « merci d’avoir été un phare ». C’est simple à écrire.

Alors, je lui écris, ici. A défaut de lui dire. Merci Xavier, d’avoir été un phare.

Auteur : Lilian Lloyd

Auteur, metteur en scène, scénariste, comédien, compositeur pas encore mort (1973-2000 et des poussières)

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