A Jean-Marie – A Jeanine

Je parlais de toi encore hier midi.

De toi et de tes talents pour l’acoustique, de tes tours avec des fils de pèche tendus dans les salles inadaptées pour absorber les échos. De toi et de tous ces talents. De cette ferveur, de cette vie, de cette passion qui t’a habité. Jusqu’à hier, donc.

Un homme de cœur, Jean-Marie. Il aura battu fort toute cette vie de théâtre, avec ta fièvre dans les débats, avec tes coups de tête, tes coups de gueule, même contre moi, contre certaines de mes pièces. J’aimais qu’on ne soit pas d’accord et qu’on se mette nos petits coups de pattes, sans griffes. Jamais. Et toi, l’homme d’aucun compromis, quand tu aimais, tu aimais et tu m’as porté plus d’une fois. A la sortie d’un festival, je te vois arriver, l’air goguenard, me lançant « ben voilà, cette pièce-là, elle est bien ». Tu étais un connaisseur, un pratiquant, un vrai amateur de théâtre et ton regard, ta critique était si souvent pertinente que tu pouvais pousser les autres à être de mauvaise foi. Moi y compris.

J’ai mal ce soir, comme toutes celles et tous ceux qui t’ont connu. Il va y avoir un vide, qui ne se comblera pas. Cet espace-là, celui que tu remplissais par ta voix si reconnaissable, du velours éraillé, la tienne, ta signature. De la peine, tant. Je pense tellement à toi, à Jeanine, à vous deux, les fiancés de Loches. Quel théâtre…

A cette tristesse, j’essaie, tant bien que mal, de venir y poser des souvenirs. Et les plus forts restent cette édition de Festhéa à Joué-les-Tours, en 2006, je crois bien. Guy, Jeanine et toi, m’avait fait l’honneur d’être dans le jury. Et quelle semaine. 3 pièces par jour. L’hôtel, collé à la salle de spectacle, Florence, la maître d’armes qui me bottait les fesses du bout de ses épées, les tables de la Touraine, toutes plus bonnes les unes que les autres et lorsque les derniers spectateurs étaient partis, Jean-Marie, posait sur le bar trois ou quatre bouteilles de Vouvray qui y passeraient toutes.

Tous les soirs.

Jusqu’au petit matin.

Tu nous couchais, tu étais le premier réveillé. Et ça, huit jours de suite. A la sortie de ce festival, je suis resté enfermé dans ma chambre, chez ma mère, à dormir et pleurer pendant 48 heures, tant ce fut intense.

Et c’est le seul mot qui vient à l’esprit pour parler de toi, Jean-Marie. Intense.

La dernière fois que je t’ai vu, il y a un peu plus d’un an, tu as posé une nouvelle bouteille de Vouvray sur la table avant que je reparte. Dans ma coupe, je n’y ai trempé que mes lèvres, j’avais de la route. Mais je vois tes yeux rieurs. Ils sont là, devant moi. Oui, la prochaine fois que je boirai ce breuvage tant lié à toi dans ma mémoire, les bulles seront un peu plus tristes. Et des chances que les producteurs de Vouvray doivent aussi être en deuil.

La semaine prochaine, l’année prochaine, quoi, à la sortie la résidence de ma nouvelle création, qui, là, j’en suis sûr, t’aurais énormément plu, lorsque nous jouerons, ce sera pour toi.

Et Jeanine, toutes mes pensées t’accompagnent et ces mots « si on avait su combien je t’aimais, je t’aurais aimé encore plus », oui, c’est bien vôtre résumé.

Jean-Marie, je te connais, t’es un régisseur, c’est ce que je disais à Jeanine encore tout à l’heure encore. Tu pars en éclaireur, pour baliser le chemin, pour préparer les couchettes, les tables, les bouteilles, pour qu’on soit bien quand on débarquera à nôtre tour. Le plus tard possible, hein ? Mais je suis certain que là-haut, t’as déjà dû border St Pierre qui a essayé de te saouler.

Merci Jean-Marie de m’avoir permis de croiser ta route. La mienne, même à 2 grammes d’alcool dans le sang, tu l’auras ensoleillé.

Auteur : Lilian Lloyd

Auteur, metteur en scène, scénariste, comédien, compositeur pas encore mort (1973-2000 et des poussières)

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